Daech et la tentation identitaire

Blue, white and red brassieres, the colours of the French national flag, hang from a balcony in Marseille

Nous sommes en guerre. Il suffit de porter un regard sur les déclarations du chef de l’Etat et sur les réactions des français pour comprendre que la France est bien entrée en guerre. Cette situation fait naître en nous une énergie, une soif de revanche, une envie de crier « nous ne nous laisserons pas faire » et de défendre nos idéaux.

Seulement, il ne faut pas se tromper d’ennemi. La France ne doit pas rentrer dans une guerre civile, ni une guerre des civilisations. Toute réaction identitaire amènerait à une exclusion de l’autre, ce qui créerait les conditions du chaos désiré par Daech. La France en guerre, mais contre qui ?

Un peuple en guerre

A la suite des attentats de janvier, les réactions identitaires françaises ont été fortement démocratiques. Les marches organisées dans toute la France l’ont été en soutien à la Liberté d’expression. A Paris, c’est toute la place République – 1,6 million de personnes ! – qui scandait « Liberté ». Cette manifestation républicaine ne laissa place à aucun discours extrémiste ni d’exclusion de l’autre. Marine Le Pen, qui a tenté de rebondir sur ces événements en organisant une « contre-marche », n’a pu trouver aucune prise médiatique, aucun écho politique. Sur la touche, elle a été forcée de faire profil bas.

En réaction aux attentats du 13 novembre en revanche, le contrecoup a pris une toute autre forme. La France a abandonné toute réaction pacifique et est immédiatement entrée en guerre. Partout dans le monde la Marseillaise retentissait, scandée tant par nos expatriés que par les alliés qui les accueillaient. De même sur notre territoire, l’hymne national se faisait entendre dans nos rues et nos administrations. C’est un chant révolutionnaire et patriotique – dont il n’est pas nécessaire d’en rappeler ici la teneur pour se souvenir de la violence du propos – qui est immédiatement devenu le symbole d’une France unie et forte. Et si elle s’est unifiée derrière ce symbole, ce n’est sûrement pas par hasard.

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« Fluctuat Nec Mergitur » est la devise de Paris. Elle signifie « Battu par les flots, mais ne sombre pas »

En effet, le temps n’était plus à la célébration de nos libertés fondamentales, mais à la défense de celles-ci. A la suite du second attentat qui a touché la capitale, la France s’est d’abord réunie pour compter ses morts, puis les pleurer en se promettant de ne plus se croire naïvement à l’abri. Personne ne s’est alors étonné de rencontrer ces mots dans la bouche du chef de l’Etat, qui avait face au Congrès la posture d’un chef de guerre :

« La France est en guerre »

« Nous ne sommes pas engagés dans une guerre de civilisation car ces assassins n’en représentent aucune. Nous sommes dans une guerre contre le terrorisme djihadiste qui menace le monde entier »

Extraits du discours du président de la République devant le Parlement réuni en Congrès à Versailles, le 16 novembre 2015.

C’est aussi plus nombreux que jamais que les jeunes français se sont présentés aux portes des CIRFA pour proposer leur engagement dans l’armée, pour aider à défendre le pays. Le peuple français, qui vivait en paix depuis si longtemps, est alors entré en guerre dans la nuit du 13 au 14 novembre 2015.

Connaître son ennemi

Etre en guerre implique l’identification d’un ennemi. Cet ennemi n’est pas nécessairement un état, on peut être en guerre contre un peuple ou une idéologie. Après tout, une guerre civile est une guerre prenant place dans un seul Etat et opposant différents groupes armés. Et on en veut pour autre exemple qu’en 2001 à la suite des attentats qui ont frappé le World Trade Center, Georges W. Bush annonçait être en guerre contre le terrorisme. Mais pour ce qui est de la France, contre qui sommes-nous en guerre ? Qui est notre ennemi ? Et surtout finalement, qu’est-ce qu’il n’est pas ?

Nous ne sommes pas en guerre contre un pays. Le refus de la dénomination Etat Islamique par l’exécutif est caractéristique de cela. Dans leurs prises de parole, le Président et ses Ministres ne parlent que de Daech. Cette subtilité discursive n’a lieu qu’à une seule fin : il ne faut pas reconnaître cette organisation terroriste déployée en Irak et en Syrie comme légitime. De plus nous ne sommes pas en guerre contre un pays du Moyen Orient éloigné de nous, car cette guerre dans laquelle nous sommes engagés est aussi à mener sur le territoire national. Affirmer que le bombardement par l’armée française d’Alep ou de Mossoul placera les citoyens français en sécurité serait mentir. Et personne n’y croirait. Il y a en France une cinquième colonne et nos forces de l’ordre prolongent sur le territoire national la guerre que nous a déclarée Daech afin de démanteler cette organisation jusque dans ses moindres cellules dormantes.

Nous ne sommes pas en guerre contre des personnalités. La mort d’Abou Bakr al-Baghdadi, khalife auto-proclamé de Daech, ne mettra pas fin à cette guerre. L’EI est porté par une idéologie qui dépasse ses membres. Cette organisation est mue par une conviction eschatologique, celle que le monde va prendre fin et que ses membres sont les soldats de Dieu, ceux par qui le chaos arrivera. Dans cette perspective, tuer des hommes en particulier et faire tomber des têtes de l’organisation serait vain. Le Cerbère Daesh est issu de la mort de Sadam Hussein en Irak, dont tous les généraux ont rejoint l’organisation djihadiste. Al-Baghdadi lui-même a pris en 2010 la tête de cette organisation islamiste qu’Abou Moussab Al-Zarqaoui avait fondée en 2003 et dirigée jusqu’à sa mort en 2006. Ainsi, la France ne s’est lancée dans aucune frappe menée par des drones ultra-précis et conduite pour des missions d’élimination chirurgicales. Faire tomber les têtes de cette organisation, c’est s’assurer d’en voir apparaître de nouvelles. Au lieu de ça, nous bombardons indistinctement les membres de l’EI, et principalement des camps d’entraînement ou des villes.

daech

Malgré cela nous ne sommes pas non plus en guerre contre une civilisation. Ce point important a été précisé par le chef de l’Etat dans son discours, et à raison. Il faut à tout prix éviter de rentrer dans le discours de Daech. Leur idéologie de l’Apocalypse fait s’opposer les soldats de Dieu avec les mécréants – comprendre tous les autres. Rentrer dans une logique de guerre de civilisation serait leur accorder le fait qu’ils en représentent une et ce serait légitimer leur discours, donner raison à leur quête. Mais alors, contre qui sommes-nous entrés en guerre ?

La France en guerre contre elle-même ?

La France serait en guerre contre la barbarie, le terrorisme djihadiste. Le djihadisme dénonce notre ennemi, et ce mot nous le comprenons comme négatif, en dépit du sens positif qu’il peut porter. C’est typiquement le cas d’un mot qui n’est aucunement le notre, qui nous a en quelques sortes été imposé. Daech (Daesh ?) est également de ce lexique nouveau avec lequel nous devons composer. Ne pas savoir comment écrire le nom de l’organisation terroriste qui nous attaque reflète bien l’écart culturel qui nous sépare. Mais les attaques que nous avons subies ne doivent pas être imputées à cet écart culturel, c’est-à-dire à une religion, à une civilisation, ou à des femmes voilées. Aux vues des tensions politiques qui parcourent la France, et du virage idéologique que prend notre pays, il est plus que nécessaire d’éviter tout amalgame !

Il nous faut connaître notre ennemi pour pouvoir reconnaître en tous nos compatriotes une identité partagée : celle d’être français. Le danger du chaos voulu par Daech nous guette à cause de ces amalgames entre terroristes et musulmans/immigrés qui peuvent poindre ici et là. La tentation du repli identitaire propre à la situation de guerre dans laquelle nous nous trouvons ne devra jamais dépasser le cadre laïc et l’acceptation de l’autre, au risque sinon de créer de la discorde dans le pays. Et au final, de la satisfaction pour notre ennemi. Car le rejet d’une partie de ceux qui composent la population française amènera toujours plus de vide identitaire chez les rejetés, et c’est exactement ceux-là que recrute l’EI. De jeunes Européens pris dans des conflits identitaires.

Il nous faut donc connaître notre ennemi pour pouvoir reconnaître nos compatriotes. Le combat contre les amalgames doit pouvoir être mené en discours, en événements, en images… tous les moyens doivent être déployés pour faire accepter une culture qui fait déjà partie de notre société, et pour éviter tout repli identitaire raciste. Car celui-ci prendra finalement toujours place dans les urnes. Et à terme, gonflera les effectifs de notre adversaire.

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