Indécence et déchéance

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La proposition par le gouvernement d’une loi permettant la déchéance de la nationalité applicable aux citoyens bi-nationaux accusés de terrorisme sur le sol français a vivement fait réagir la presse internationale de même que la classe politique française. Et pour cause, elle est aussi humiliante qu’inutile.

Inutile, parce que la déchéance de la nationalité ne sera d’aucune efficacité contre le terrorisme. Elle ne dissuadera aucun fanatique et n’empêchera aucune attaque. Elle n’est qu’une solution de court terme pour l’exécutif, à un problème qui est autre que le djihadisme : celui de se faire apprécier des français.

Humiliante, parce que cette déchéance s’applique aux citoyens français bi-nationaux. Ce sont donc les français dotés d’une seconde identité qui sont visés par cette réforme de la Constitution. Autrement dit, ce projet de révision de la Loi prévoit un traitement différentiel de ses concitoyens par la République, en permettant l’exclusion de ceux qui ne sont pas exclusivement français.

Encore une fois, un ouvrage que j’ai lu récemment va nous permettre de comprendre ce qu’a de profondément humiliant cette dernière particularité. L’ouvrage en question est celui d’Avishaï Margalit, La société décente, dont je commencerai par rappeler la thèse générale.

Une exclusion de la famille de l’Homme

Dans son livre, Avishaï Margalit définit par la négative la société décente, car il est plus facile selon lui de lutter contre l’humiliation que de s’évertuer à définir ce qu’est une société décente. Ainsi en découle la définition qui suit : « une société décente est une société dont les institutions n’humilient pas les gens ».

L’humiliation est causée selon l’auteur par toute action de nos institutions qui provoque la sensation de rejet de la « famille de l’Homme » chez une partie de la société. Et comme nous allons maintenant le voir, c’est exactement ce genre d’exclusion, c’est ce type de rejet qui se met en oeuvre à travers ce projet de changement de la Loi.

Ce texte de réforme Constitutionnelle prévoit d’appliquer la déchéance de la nationalité comme une punition aux personnes reconnues coupables d’atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation ou de faits de terrorisme. Punir une personne en lui ôtant ses droits n’a rien d’humiliant, c’est même le principe fondamental de l’administration pénitentiaire.  Cette privation de liberté est nécessaire car elle préserve la société des personnes qui la menacent. En complément, le principe d’égalité de tous devant la loi confère un caractère non-discriminant et Juste à l’administration judiciaire qui prononce cette punition. C’est ce qui assure à notre administration dans son ensemble de ne pas humilier en punissant.

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C’est parce qu’elle bafoue le principe d’égalité de tous devant la loi, que l’administration française donne à nos concitoyens bi-nationaux une bonne raison de se sentir humiliés. Ce projet institue l’inégalité devant la loi en menaçant les bi-nationaux – et seulement eux – d’une sentence applicable en cas d’atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation… condition on ne peut plus vague.

Notre administration exclue une partie de sa population en la dotant d’une nationalité révocable. Le message qui lui est envoyé est qu’ils sont des citoyens de seconde zone, ne pouvant bénéficier des mêmes droits que les citoyens français. Ce projet les humilient en les traitant comme des étrangers, qui ne font pas partie de cette communauté humaine de premier ordre, celle des “français de souche”. La non-reconnaissance de nos concitoyens comme étant nos égaux les exclut d’une fraternité pourtant inscrite dans notre devise nationale.

Le terrorisme et le vide identitaire

J’ai déjà eu l’occasion sur ce blog de me pencher sur les conséquences du rejet par la société d’une partie de ceux qui en composent sa population. J’en arrivais à affirmer que ce rejet grossira les rangs de notre ennemi, à savoir Daech. Le projet de réforme Constitutionnelle dont je parle ici aura selon moi le même effet. C’est donc l’occasion de détailler ma réflexion.

L’humiliation, c’est rejeter une partie de la société de la « famille de l’Homme ». Or ce type de rejet crée chez les exclus un vide identitaire évident : pour les populations françaises expatriées cela les menace de ne plus jamais avoir l’opportunité de se sentir chez soi une fois rentrées au pays ; pour les populations françaises issues de l’immigration, cela leur indique que la nationalité qui leur a été offerte par leur pays d’accueil n’était qu’une nationalité de seconde zone, différente de celle qui est acquise par ceux dont la “souche” est enracinée dans le territoire.

Les premiers ont cette chance d’avoir construit leur identité dans un autre pays, qui les a accueillis. Le problème est alors posé pour les français issus de l’immigration. Ceux-ci, en ce qui concerne la France, sont majoritairement issus d’une immigration qui fut favorisée par nos politiques pendant les Trente Glorieuses, et viennent en grande partie du Maghreb. Venus vivre dans le pays des Droits de l’Homme il y a plus de 40 ans, ce sont plusieurs générations de bi-nationaux qui sont concernées par mon analyse.

Aujourd’hui, il s’agit des enfants de ces immigrés, et parfois même de leurs petits enfants. Dotés par les droits du sang comme du sol de deux nationalités, ils acquièrent une identité composée de l’adjonction d’éléments culturels français comme maghrébins. Seulement, lorsque ces français retournent dans le pays d’origine de leurs (grands) parents, ils n’y sont pas reconnus comme des concitoyens. Et le drame est qu’avec une politique humiliante telle que celle qui est menée en France, nous les rejetons également de leur pays de naissance. La double identité qui aurait dû être une chance s’avère en fait être une double sentence.

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Ce manque de reconnaissance est une aubaine pour Daech, qui recrute en priorité des jeunes Européens en conflit identitaire. Les membres de cette organisation terroriste vont se tourner vers nos jeunes en les appelant “akhi” (trad. : “mon frère”), en les incluant dans leur projet de société, en les remplissant de convictions et les investissant d’une mission. En d’autres termes, Daech offre à ces individus ce que la société leur a destitué : une place dans le monde. Un monde qui a pour dessein la fin de tout. Mais une vision du monde et une identité, aussi horribles soient-elles, sont préférables au manque total de compréhension du monde, préférables au vide identitaire.

La déchéance de la nationalité est une erreur. Elle va à l’encontre de toute valeur républicaine, ne sera d’aucune efficacité contre les terroristes et n’aura que pour effet d’exclure toujours plus une partie de la société française déjà en souffrance. Et pour tragique conséquence de grossir les rangs de l’EI.

L’abandon des valeurs en politique est un drame qui ne doit jamais avoir lieu. C’est le politique qui ouvre la voie à la société. Or le Gouvernement actuel renie la mobilisation des valeurs sur cette question. Et sa politique ouvre tristement la voie du rejet de l’Autre.

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